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Publié le 22 Octobre 2012

Après 18 mois de silence strict (aucun commentaire oral ou écrit des rumeurs qui ont pu circuler sur le sujet) et 6 mois supplémentaires de discrétion écrite, j'avais repris ma liberté de parole courant juillet 2012, une fois passé le 2ème anniversaire de l'acquisition d'imsense par Apple.

Les enjeux principaux étaient liés à la propriété intellectuelle, comme l'a illustré dans le courant de l'été le méga procès opposant Apple à Samsung.

Ci-dessous l'interview exclusive accordée à Olivier Frigara pour la 115è édition de son émission "On refait le Mac" avec en complément mon coup de coeur : le service @SaneBox de tri automatique des emails importants

Autres liens:

 

Publié le 1 Juin 2012

Avec la croissance d'internet, de l'usage des réseaux sociaux, de la téléphonie mobile, des objets connectés et communicants, l'information est aujourd'hui plus abondante que jamais et sa production accélère en volume. Une étude du cabinet McKinsey, datée de mai 2011, estime qu'en 2010, les entreprises auraient stocké 7 Exaoctets (Eo) supplémentaires de données, et les particuliers 6 Eo : un Exaoctet vaut environ 1 million de Teraoctets, soit la capacité standard d'un gros disque dur.

On peut tenter de mettre ces quantités vertigineuses en perspective et rendre ces enjeux préhensibles en précisant que :

  • C'est depuis 2007 que l'humanité produit plus de données que de capacité à les stocker.
  • 1 Eo représente environ 10.000 fois la capacité de la Bibliothèque du Congrès Américain.
  • L'humanité a produit environ 5 Eo de données depuis son avènement jusqu'en 2003. En 2010, il suffisait de deux jours environ pour produire la même quantité.

Face à cette profusion d'informations, de plus en plus hétérogènes et de moins en moins structurées, un des enjeux majeurs pour l'ensemble des acteurs économiques dans les dix ans à venir sera leur capacité à exploiter, analyser et transformer en valeur ces avalanches de données produites, et ce, si possible, en temps réel. 

Plusieurs phénomènes de fond concourent à l'irruption des données dans toute la chaîne de valeur des produits et des services:

  1. La numérisation de l'ensemble des procédés, qu'ils soient scientifiques, industriels, marchands, voire désormais personnels a comme le dirait Yves Caseau "digitalisé la vie". Les soucis de traçabilité (sécuritaire, prudentielle, ou narcissique) font que la plupart de ces procédés génèrent des "logs". D'une certaine manière, le "Big Data" signe l'avènement du "log" comme produit en tant que tel, ou du moins comme matière première et non plus effet de bord.
  2. Le prix du stockage s'est effondré.  Une image valant mille mots, en voici une illustration

Bigdata

La différenciation des offres de produits et services grand public [1], dans le domaine de la High Tech, a commencé il y a 30 ans par le matériel (l'ère IBM). Puis la bataille s'est déplacée sur le terrain des systèmes d'exploitation (l'ère Microsoft) avant que les systèmes d'exploitation ne deviennent eux-même des commodités ne se distinguant plus par leurs couches basses mais par les interfaces utilisateurs (comme HTC l'a montré dès 2010 en réhabillant Windows Mobile et Android de sa surcouche tactile « Sense »); cette tendance de fond a été amplifiée par l'avènement du smartphone et l'irruption de l'iPhone, dont l'interface a ringardisé et Nokia et RIM en l'espace de 4 ans. La bataille se joue désormais sur les plateformes mobiles dont l'épicentre s'est déplacé vers les Etats-Unis, se concentrant plus précisément dans la "Bay Area". Avec la disparition programmée de Symbian, il n'y a en effet plus de savoir faire complet en OS en Europe, et les meilleurs designers d'interfaces sont désormais recrutés - parfois même en Europe - par des entreprises de la Silicon Valley.

Désormais, tous les smartphones sont de même forme et de même aspect, tactiles, avec zéro ou un bouton, et toutes les interfaces convergent. Déjà pointe la prochaine vague de différenciation et de captation de la valeur, qui sera fondée sur la capacité à détecter, exploiter et enrichir le(s) contexte(s) d'usage(s) : ce sera la bataille du sens et de la pertinence, rendue inévitable par la réduction simultanée de la patience et de la capacité d'attention des utilisateurs. C'est sur la gestion du contexte et de la pertinence qu'investissent massivement Google, Apple (avec Siri), et Facebook sans concurrence réelle à ce jour.

Gagner la bataille du contexte suppose en effet d'exploiter le moindre détail et de mesurer la moindre interaction. La technologie, la mobilité ont multiplié ces interactions sur le plan qualitatif (géolocalisation, données personnelles) comme sur le plan quantitatif (les applications mobiles multipliant les occasions d'usage tout au long de la journée). La grande majorité des "apps" sur smartphone capturent le moindre de vos gestes, parfois couplés à votre localisation, et les renvoient "chez maman" où elles sont analysées via des modules comme Flurry Analytics.
Accumulées sur la « durée de vie du client », ces données permettent à des acteurs tels que Facebook ou Amazon de stocker certaines informations personnelles, sur les profils, les derniers achats, les dernières pages web consultées, pour ensuite les analyser et proposer des produits à leurs clients en adéquation avec leurs besoins et centres d'intérêts immédiats.


Cette capacité à extraire, stocker, croiser des masses de données hétérogènes en vue de les interpréter le plus rapidement possible est un des grands défis technologiques à venir pour les acteurs du numérique dans une société de plus en plus tournée vers une satisfaction instantanée des besoins. Ce sujet pourrait ainsi devenir, à l'instar du cloud computing auquel ces pratiques de «Big Data» sont liées, un enjeu de souveraineté.
Nous n'abordons pas ici la nécessaire question du décalage rapide et croissant entre ces technologies et les corpus legislatifs qui assurent la nécessaire protection de la vie privée. Un tel décalage constitue en effet une formidable opportunité d'envisager une réforme qui permette l'exercice effectif du droit d'accès et la mise en place du droit à l'oubli, qui méritera une tribune à part entière.

Les Big Data sont également au coeur de services crowdsourcés (c'est à dire co-construits avec un grand nombre d'utilisateurs dont l'usage même fournit la donnée) comme l'israélien Waze (système de navigation dans lequel les cartes, les POI, les incidents et les trajets optimaux sont générés par les utilisateurs eux-mêmes) ou le français Sensorly, qui constitue et rafraîchit en temps réel des cartes de couverture radio GSM et WiFi à partir des smartphones de sa communauté d'utilisateurs.
Mais bien avant que les utilisateurs, éduqués par les usages de réseaux sociaux, se mettent à contribuer volontairement, ils étaient déjà producteurs passifs de données permettant par exemple d'optimiser le prix des pas de porte dans les centres commerciaux, grâce aux données de signalisations anonymes mais uniques émises par tout mobile dès lors qu'il est allumé.

Enfin, parmi les outils d'analyse de ces données particulièrement novateurs figurent les graphes, qui permettent de cartographier les interactions entre acteurs d'un réseau. Ils permettent de modéliser les dynamiques des petits groupes et sont générés en temps réel et de façon automatisée, pour le ciblage de la publicité, mais on peut aussi les agréger pour détecter des tendances, des mouvements d'opinion, des usages émergents.

L'approche « analytics » peut également remettre en cause en profondeur la conception même des produits et services, en incorporant dès la phase de prototypage l'ajout de points de mesure et l'exploitation des données d'usage en boucle courte (funnels, A/B testing, ...), à l'instar de la transformation en cours dans le monde de la relation client avec le passage du CRM (Customer Relationship Management) au CLM (Closed Loop Marketing). De nouvelles méthodologies de développement voient le jour, très différentes de celles pratiquées par la génération précédente, et qui supposeront un effort important de formation initiale et continue.

Toutes ces nouvelles technologies définissent de nouveaux profils de compétences, notamment de Data Scientist, profils très rares car il n'existe pas encore de formations académiques pour répondre à cette demande. Ces profils sont complexes car ils ne font pas uniquement appel aux solides compétences mathématiques et abstraites dont regorge notre pays [2], mais impliquent également une capacité à extraire du sens et à rendre les données intelligibles ou tout du moins visualisables. La part laissée à l'expérimentation dans ce domaine est fondamentale, et nécessite d'avoir accès à des corpus de données considérables

Pour les Etats-Unis, McKinsey prévoit un déficit de 140 000 à 190 000 spécialistes en analyse de données d'ici à 2018. Constituer ce vivier de compétences est un processus long et difficile, où se jouera sans doute une partie de la compétition de demain. La même problématique se pose aux pays européens et à la France.

La presse généraliste commence à percevoir l'ampleur des enjeux autour du "Big Data", qualifié par certains de "pétrole du XXIè siècle" et de plus en plus associé au "Big Business". On découvre qu'il existe en France plusieurs spécialistes du sujet, disposant pour certains d'une avance considérable dans le domaine, et dont la compétence commence à attirer l'intérêt, comme par exemple MFGLabs ou HyperCube récemment acquis par le cabinet BearingPoint.

C'est dans ce contexte que le Gouvernement a annoncé en mars, dans le cadre du Programme d'Investissements d'Avenir, le lancement d'un Appel à Projets sur la thématique du Big Data doté de 25 M€...

... à suivre !


 

[1] Et de plus en plus, professionnels également : la tendance d'équipement et donc d'usages s'est en effet inversée en une génération et désormais, la génération Y rejoint le monde de l'entreprise en étant souvent déjà (et mieux) équipée, c'est la tendance récente du « BYOD » (Bring Your Own Device)

[2] En nombre de médailles Fields rapporté à la population, la France est de très loin en tête. Et la domination française ne faiblit pas : depuis 2002, quatre médailles Fields sur les 10 décernées sont françaises (aucune pour les Etats-Unis). En 1911, le plus grand mathématicien vivant était français (Henri Poincaré); en 2011, le plus grand mathématicien vivant est français (Alain Connes)...

 

Publié le 27 Septembre 2011

Comme l'a récemment souligné Sébastien Crozier dans un post "à charge", le plan d'adressage email corporate de Orange (France Telécom) change une deuxième fois en 5 ans:

@francetelecom.com > @orange-ftgroup.com > @orange.com

Indépendamment du débat sur le coût et les conséquences de ce changement pour l'opérateur, cette affaire va conduire de nombreux interlocuteurs d'Orange à (re)mettre à jour leurs carnets d'adresse.

Plusieurs centaines pour être précis dans mon cas, d'où le recours à AppleScript pour automatiser la mise à jour du domaine dans les adresses email. L'opération s'est effectuée sans encombre et je vais à nouveau pouvoir voir les photos de ceux qui m'écrivent dans mail.app !

Ci-joint le script permettant de faire la manipulation, n'hésitez pas à l'éditer si vous voulez conserver les "anciennes adresses", ni à vous en servir pour d'autres manipulations sur les emails de vos contacts. Inutile de rappeler qu'un backup de son Carnet d'Adresses est recommandé avant de lancer le script.

Il suffit de copier / coller le texte ci-dessous dans l'éditeur AppleScript et de le compiler

<-- couper ci-dessous -->

-- Core program written in 2006-2007
-- Updated Sept 2011 for @orange-ftgroup.com > @orange.com migration
-- Works on a contact selection : test with one or two before running over all your address book database
-- Thanks to Ben Waldie for helping me debug this -- http://www.automatedworkflows.com/
-- © Philippe Dewost 2011 // http://blog.dewost.com

set changeCount to 0
set errorCount to 0

display dialog "Warning: This script is designed to modify data! Be sure to back up your Address Book database first!" & return & return & "Do you still want to continue?"

try
doReplace(changeCount, errorCount)
on error theError
set archivedChangeCount to changeCount
display dialog "Main Dialog : " & errorCount & " error(s) happened. Had updated " & archivedChangeCount & " contacts so far. Error was " & theError & " ..."
doReplace(archivedChangeCount, errorCount)
end try

on doReplace(changeCount, errorCount)
try
tell application "Address Book"
activate
repeat with aPerson in (get selection)
repeat with anEmail in (emails of aPerson)
set textOfEmail to (value of anEmail)
set email_id to id of anEmail
set email_label to label of anEmail
if textOfEmail contains "@orange-ftgroup.com" then

-- update email
set newTextOfEmail to my searchReplace(textOfEmail, "@orange-ftgroup.com", "@orange.com")
set value of anEmail to newTextOfEmail
set label of anEmail to "Work"

-- keep soon deprecated address with "other" label
-- Uncomment following lines to keep the "old" email with an "other" label
-- try
-- Corrected by Ben Waldie / AppleScript Guru
-- set old_email to make new email at end of emails of aPerson with properties {label:"Other", value:textOfEmail}
-- on error theError
-- display dialog "Error adding email: " & theError
-- exit repeat
-- end try

-- Uncomment following line if instead you want to delete the email
-- delete (emails of aPerson whose id is email_id)

set changeCount to (changeCount + 1)
end if
end repeat
end repeat
save -- applies changes to the addressbook database once done
end tell
display dialog "Finished ! " & errorCount & " error(s) happened. Have updated " & changeCount & " contacts."
on error theError
set errorCount to (errorCount + 1)
set archivedChangeCount to changeCount
-- display dialog "Loop Dialog : Error#" & errorCount & " happened. Had updated " & archivedChangeCount & " contacts so far. Error was " & theError & " ..."
doReplace(archivedChangeCount, errorCount)
end try
end doReplace

on searchReplace(origStr, searchStr, replaceStr)
set old_delim to AppleScript's text item delimiters
set AppleScript's text item delimiters to searchStr
set origStr to text items of origStr
set AppleScript's text item delimiters to replaceStr
set origStr to origStr as string
set AppleScript's text item delimiters to old_delim
return origStr

end searchReplace

<-- couper ci-dessus -->

Ukibi aurait eu du bon...

 

Publié le 18 Juin 2011

J'ai donné hier une conférence sur le sujet des interfaces, devant 150 DSI, à l'occasion des Entretiens Informatiques d'Opio organisés par Finaki.
La présentation a été projetée à partir d'un iPhone 4 à l'aide d'un câble "connecteur dock - VGA" sans aucun accroc technique.

En voici les slides avec en insert l'intégrale des vidéos dont un extrait avait été projeté.

Publié le 19 Mars 2011

Ukibi-beta

En contrepoint du très bon "papier" (http://is.gd/78wInh) de mon "camarade" Henri Tcheng (qui ne semble pas être encore sur facebook), quelques remarques en désordre de la part d'un vétéran du domaine:


La notion de carnet d'adresses intelligent a véritablement émergé à la fin des années 1990, quand on s'est aperçu qu'Internet pouvait relier les hommes mais également leurs données, en vue par exemple de simplifier certains processus comme la gestion de leur carnet d'adresses et l'automatisation de sa mise à jour.


1999 est l'an 1 du carnet d'adresses intelligent, avec le projet Ukibi fondé par 3 français sortant du MIT (Huy Nguyen Trieu, Cyril Morcrette et Sébastien Luneau), qui met en place un système très astucieux de propagation de mises à jour de coordonnées baptisé StayInSync™. Ils s'appuient sur un protocole de description de contacts mis au point quelques années plus tôt (vCard, les fichiers .vcf) par le consortium Versit.


Amorcés par Mars Capital, ils lèvent 7 M€ auprès d'Europatweb et commencent à déployer Ukibi dans un contexte ou la connectivité n'est pas encore permanente (ce qui interdit par exemple la synchronisation en tâche de fond), contribuent au lancement du protocole SyncML pour étendre le carnet d'adresse unifié aux terminaux mobiles, mais sont entraînés par l'explosion de la bulle internet et du cash crunch de la téléphonie mobile provoqué par les folles enchères sur les licences 3G.


Une deuxième vague prend le relais, initiée par des acteurs américains beaucoup mieux financés, et qui se déplacent un peu plus vers le graphe social dont ils sont les "inventeurs" (même si la source est probablement dans le projet "6 degrees" désormais oublié): ces acteurs ont pour nom Plaxo et LinkedIn, ce dernier s'acheminant progressivement vers une IPO planifiée pour 2011.


Puis arrive facebook, qui réussit le tour de force d'imposer en douceur une inscription / identification sous identité réelle, et réussit à conquérir 650 millions d'utilisateurs en quelques années. Le carnet d'adresses de facebook, qui semble un effet secondaire un temps occulté par la dimension "plateforme" (FBML, API, jeux sociaux, applis mobiles) est devenu en effet un actif soigneusement protégé ce que montre très bien l'article d'Henri Tcheng.


On est donc parti du carnet d'adresses, qui a souffert initialement d'un manque de connectivité (broadband fixe et mobile) et de standards (implémentations divergentes de SyncML) avant de "sortir" des réseaux télécom grâce à la (sur)puissance des terminaux et de devenir un des piliers des réseaux sociaux.


Cette évolution a d'ailleurs été largement facilitée par l'effondrement des coûts d'infrastructure matérielle (cloud) et logicielle (opensource) sous-tendu par la loi de Moore (entre 1999 et 2011 la puissance de calcul a été multipliée à cout constant par 250 à peu près)


Parallèlement, les utilisateurs sont devenus beaucoup plus confiants (ou naifs) et acceptent de télécharger leur carnet d'adresses ou de donner accès à celui-ci sur le web (via l'accès a leurs contacts Gmail ou Yahoo) ou directement sur leur smartphone.


Les opérateurs sont paradoxalement restés très en retrait : même si nombre d'entre eux ont des offres, celles-ci se sont fondues dans les interfaces utilisateurs lourdes de leurs portails surchargés, et sont pour la plupart difficiles à découvrir et complexes à utiliser.


Le graphe social, qui pendant longtemps dormait dans les systèmes de facturation, a donc lui aussi été aspiré à l'extérieur.


La suite dépendra de l'équilibre perçu par les clients entre la valeur du graphe (les liens) et la valeur des noeuds (les contacts), mais aussi de la faculté réelle de pouvoir reprendre simplement ce qu'on a confié. Sur ce dernier point, les enjeux ne sont pas tant techniques que stratégiques.


Ukibi, c'était donc en quelque sorte facebook, mais trop tôt, et pas assez financé. Je suis fier d'avoir participé à cette aventure.

 

Publié le 19 Avril 2010

 

Octobre 2012 : je puis maintenant avouer que lorsque Jean-Michel Billaut m'interviewe ce 19 Avril alors que je suis coincé à San Francisco par les caprices du volcan Eyjafjallajökull, les pourparlers avec Apple viennent de commencer à peine quelques jours plus tôt.

Publié le 14 Mai 2009

Le texte ci-dessous a été initialement publié comme "éditorial" sur le site des Conférences de Samarie en Mai 2009.


"Je parle des pierres nues, fascination et gloire , où se dissimule et en même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin d'une espèce passagère. Elles sont d'avant l'homme. Elles ne perpétuent que leur propre mémoire."

Roger CAILLOIS, in "Pierres"

Le texte ci-dessus, tiré d'un recueil de poésie de l'écrivain et sociologue Roger Caillois, provoque de manière surprenante et décalée cette question du temps, qui, à l'échelle de l'instant, de la minute, d'une vie humaine ou de l'éternité, nous déroute par son universalité, son acuité, et sa complexité.

UNIVERSALITE

Le rapport au temps est d'abord une structure très fondamentale, enfouie à la fois dans tout homme et dans toute culture humaine, qu'on peut considérer comme facteur de civilisation :

- le temps est une manifestation du monde physique, de l'irréversibilité de certains processus et de certaines transformations dont nous pouvons faire l'expérience
- Il s'agit d'abord de l'apprivoisement politique, économique et religieux des multiples cycles de la nature (y compris de la nature humaine)
- On peut ensuite y superposer la capacité de projection individuelle de l'homme dans un lendemain à préserver ou à construire; de là découleront la plupart des grands fondamentaux économiques liés à l'épargne, à l'investissement, jusqu'aux mécanismes les plus élaborés du financement de l'avenir - avec leurs dérives récentes.
- La question du temps pose enfin celle du terme, présente au coeur de la plupart des spiritualités et des religions. Comme Mircea Eliade l'a très bien démontré dans "Le Mythe de l'Eternel Retour", la mythologie du temps s'exprime d'abord sous forme cyclique dans la plupart des systèmes religieux archaiques, et le recommencement perpétuel est plutôt un gage de stabilité qu'une source d'espérance.

ACUITE

La minorité "moderne" de notre humanité a fait de cette question du rapport au temps le lieu des souffrances (psychologiques, sociétales) les plus aigues et des espoirs les plus fous.

Nous cherchons tous à gagner du temps sans comprendre à quel point il est fondamental de savoir en perdre, avons remplis tous nos petits moments d'ennuis par des outils et systèmes de divertissement et de communication, et sommes nous mêmes effarés de voir combien nos enfants sont capables d'un fonctionnement en multiplex/multitâches qui nous déroute.

Ainsi, dans le métro, combien de personnes sont-elles aujourd'hui présentes dans une rame, qui ne sont pas absorbées par la lecture d'un journal, la consultation d'un écran, ou l'écoute de musique, à moins que ce ne soient les 3 à la fois ?

Il devient en effet quasi essentiel de vivre à fond chaque instant, ce qui souvent revient à essayer d'en vivre plusieurs à la fois, et même dans certains cas à distance.

Nos sociétés vivent pourtant selon des rythmes plus ou moins artificiels et plus ou moins entretenus, à l'échelle de la journée, de la semaine ou du mois, et paradoxalement, nous avons toujours besoins de "rendez-vous" tout en voulant pouvoir y échapper : la délinéarisation dans la consommation de certains média, les podcasts, la catch up TV sont autant de moyens d'échapper à un rythme dicté par d'autres, mais pour immédiatement essayer de recréer le sien propre.

Enfin, sur le long terme, on ne peut que constater l'importance croissante de la question du temps, ou plus précisément celle de ses effets sur le corps et l'esprit humains, que l'on cherche à atténuer ou du moins à masquer. Cela a commencé avec l'ensemble des soins et produits destinés à modifier la perception de l'âge, des cosmétiques jusqu'à la chirurgie esthétique qui dans certaines cultures est totalement banalisée: au brésil, il n'est pas rare de se voir offrir une paire de seins pour ses 18 ans...

Aux Etats-Unis, certains illuminés fortunés tentent déjà de ralentir suffisamment le processus de vieillissement de leur personne afin d'être encore en vie lorsque, selon eux, la science aura fait suffisamment de progrès pour envisager la séparation de l'esprit et de la matière, et par conséquent le maintien indéfini de celui-là !

COMPLEXITE

La question du temps est le fruit d'une superposition de très nombreux cycles d'échelle très différentes ; des cycles naturels (le jour, le mois, l'année) se superposent à d'autres cycles économiques (de quelques années à quelques dizaines d'années selon Kondratieff), et certains cycles climatiques commencent à peine à être compris. 

Le politique est quant à lui singulierement limité, en tout cas dans les démocraties, par l'horizon des mandats, en voie de raccourcissement ; tout ce qui engage au delà d'un terme électoral est un risque que l'élu tend de moins en moins à considérer, et seuls quelques régimes autocratiques continuent de susciter à la fois admiration et indignation dans leur capacité à conduire, de manière cohérente et à très large échelle, des politiques à 25 ou 30 ans.

Au delà de cette durée se trouve l'horizon de la génération (qu'on pourrait définir par la prise de conscience simultanée par les parents et les enfants de vivre dans le même monde, même si c'est de manière radicalement différente), qui touche à la démographie, elle-même quasi hors de la portée de l'action politique.

Ce triple regard sur la l'universalité, l'acuité, et la complexité du rapport au temps peut d'ailleurs nous conduire à nous demander si la crise actuelle que traverse notre monde n'est pas aussi une crise de désynchronisation d'horizons qu'on avait cru pouvoir aligner pour mieux valoriser toute chose et tout bien. 

ET POUR LE CHRETIEN ?

Dans ce contexte, le chrétien me semble être à la fois porteur de modernité, et gardien d'une sagesse.

Porteur de modernité, car par son regard porté sur la fin des temps, et donnant sens à l'histoire humaine, le christianisme est sans doute, dans le prolongement du judaïsme, le premier système de pensée à briser les spirales de l'éternel recommencement, permettant d'envisager que demain soit meilleur qu'aujourd'hui, et ouvrant par conséquent la voie aux mécanismes de l'économie moderne.

Au delà de l'attente du salut, le christianisme est également porteur d'un regard sur l'histoire, marquée par l'avant et l'après Jésus-Christ, au terme de la patiente éducation du peuple hébreu par son Dieu.

Par l'historicité de l'incarnation, Jésus place le Royaume ici et maintenant, et invite chacun d'entre nous à le suivre dès ici bas, dans notre quotidien. La disponibilité à l'autre ne commence-t-elle pas par la capacité à brûler du temps pour et auprès de lui ? Veiller un malade nous ancre dans la présence et non dans l'agir. Dans les Evangiles, Jésus manifeste le plus souvent sa présence dans l'écoute et le silence...

Enfin, par la promesse du salut, le Christ nous donne également un horizon ultime, au delà de toute vue humaine, et nous rappelle l'importance et la valeur de chaque instant, de chaque rencontre, de chaque acte d'abandon à la Providence Divine.

  

 

 

Publié le 19 Octobre 1998

Le "Paradigme de l'Oisillon" a été écrit il y a 13 ans. A l'époque les connections internet n'étaient encore ni permanentes ni rapides, la première bulle commençait à peine à se former, et l'analyse proposée était encore très marquée "telco" avec un centrage sur les annuaires de personnes qui préfigurait toutefois l'aventure Ukibi, puis l'avènement des réseaux sociaux.

Remplacez d'ailleurs "annuaire de personnes" par "graphe social" dans le propos et je pense que le sujet reste d'actualité. Il conviendra bien sur d'en éprouver la pertinence en regardant si le "Paradigme" éclaire d'une quelconque manière la guerre en cours entre Google+ et Facebook...

Publié le 2 Mai 1996

Le 2 Mai 1996, après de longs mois de préparation dans les locaux de France Telecom Interactive à Malakoff (Rue Étienne Dolet), et une dernière nuit de correction "à la main" du code HTML 1.0 des pages majoritairement statiques du site, Wanadoo ouvrait ses portes au public.

Le premier abonnement reçu au service clients fut celui de Serge Soudoplatoff, abonné fondateur, et auteur du blog Almatropie.

Voici une achive de l'arborescence statique du service web: http://www.dewost.com/heavy/woo_v1/html/index.html

Woo_v1_home_page